L’éloge de l’imposture

Situé en Haute-Savoie, le massif du Bargy représente toujours une valeur sûre pour les ornithologues du coin, avec notamment la présence du gypaète (Gypaetus barbatus) qui joue les premiers rôles depuis des années. Mais c’est au cours de l’une de mes nombreuses sorties sur son versant sud, que j’ai observé deux monticoles de roche (Monticola saxatilis) faisant étalage de tout leur talent… d’imitateur!!. Un talent extrêmement rare chez cette espèce montagnarde au plumage tape-à-l’œil, experte en manœuvres de séduction (parades nuptiales démonstratives!!), mais inconnue pour ses aptitudes à compiler les imitations…

Quand le printemps rime avec surprise…

C’est d’abord le chant du bruant ortolan qui m’a mis sur la piste du premier monticole. Un chant limpide, réunissant toutes les caractéristiques du chant de l’espèce, avec une courte succession de notes ascendantes terminée par une note émise quelques tons en-dessous. Classique!! Mais quand on sait que le bruant ortolan ne s’est pas reproduit en Haute-Savoie depuis des lustres et qu’il vit sous perfusion dans la plupart des régions où il est présent, entendre son chant ici m’a forcément poussé à le rechercher. Avec l’aide d’un chant appuyé m’indiquant la direction à suivre, c’est au sommet d’un jeune épicéa que j’ai observé le premier monticole exécutant une imitation parfaite, associée à une imitation de pinson des arbres (Fringilla coelebs) qu’il réalise avec tout autant d’adresse.

Mais le plus épatant est l’observation du second monticole imitant le premier, avec la réalisation du chant du pinson, mais sans grande réussite.

Et quand l’histoire se répète*…

Le vallon de la Rocheure est situé au cœur du parc national de la Vanoise, en Haute Maurienne, dans un coin magique, ceinturé par une multitude de sommets de plus de 3000 mètres. Il y a là une petite barre rocheuse qui alimente un gros éboulis calcaire et qui abrite plusieurs espèces remarquables. Et c’est encore une histoire de monticole, avec un scénario à peu près similaire, mais avec un rougequeue noir (Phoenicurus ochruros) dans le rôle de l’interprète. L’imitation est encore stupéfiante, avec une première partie comportant une réplique parfaite du chant du monticole (présent dans cet éboulis, avec au moins deux jeunes à l’envol), suivie du répertoire habituel du rougequeue.

Une petite analyse?

Les chances sont grandes pour que le premier monticole se soit imprégné du chant du bruant ortolan quelque part en Afrique tropicale où les deux espèces se côtoient durant l’hiver. Mais on peut imaginer aussi que c’est sur leur lieu de naissance commun, quelque part en Vanoise, dans les Écrins ou ailleurs.

Mais je suis quand même prêt à parier qu’au moment de l’observation, le second monticole se trouvait dans une phase d’apprentissage et d’acquisition du chant du pinson au contact du premier monticole (le modèle), et ce, à l’âge adulte (à noter que le pinson est absent dans ce secteur qui ne présente pas pour lui un habitat favorable). Et c’est très certainement dans ces conditions que le rougequeue noir s’est approprié lui aussi une partie du chant du monticole.

Ces deux observations sont particulièrement intéressantes, non seulement pour leur originalité, mais aussi parce qu’elles contribuent à démontrer que les interactions sociales entre deux espèces différentes peuvent effacer les blocages qui empêchent une espèce d’apprendre le chant d’une autre espèce chez des oiseaux adultes. Et c’est actuellement vers ce concept que les biologistes font évoluer leurs recherches, afin de cerner quelle est la relation entre l’environnement social et les mécanismes qui permettent un apprentissage tardif chez l’oiseau.

* Observation effectuée en compagnie de Myriam, Stéphane, Alain et Bernard, trekkeurs et naturalistes belges, le 28 juillet 2016, UCPA.

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